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Joachim a souhaité partager avec nous sa Voie, son témoignage de HandiKaratéka :

MA VOIE

 A partir de l’âge de cinq ans, mon fils me demandait de plus en plus souvent : « Papa, tu viens jouer au ballon ? Papa, tu m’emmènes à la piscine ? » ; Alors, je jouais à la baballe, j’allais barboter, me sentant un peu ridicule dans le rôle de gardien de but passoire, de gentil crocodile, mais, pour paraphraser le vieil adage, le ridicule ne tue pas les papas poules !

Par contre, je me suis rendu compte que j’avais du mal à suivre mon poussin : je tirais trop la langue pour courir, sauter, nager, et, au-delà de ce constat d’insuffisance physique, j’ai réalisé que je ne pouvais pas assurer la sécurité de mon fils : Comment rattraper un kidnappeur ? Comment le sauver de la  noyade ? Il était donc urgent de réagir !

Et c’est pourquoi, une vingtaine  d’années et une vingtaine de kilos plus tard, j’ai repris mon sport de jeunesse ; Merci Quentin !

 J’avais débuté le karaté à 17 ans par hasard : deux copains de lycée qui pratiquaient depuis quelques temps m’ont parlé de ce sport, à l’époque inconnu du grand public - c’était en 1979 (ne calculez pas : j’ai 46 ans) -, d’une manière simple, sans prosélytisme, avec une force tranquille, dont je saurai plus tard qu’elle se nomme kimé, puis, en guise de conclusion : « tu connais Bruce LEE ? Alors oublie », ce qui a achevé de me donner envie d’aller voir ce qui se passait au dojo pour que mes copains soient heureux de savoir se battre sans être bagarreurs.

Mais il fallait au préalable que je rencontre leur professeur, non seulement pour les formalités d’usage, mais surtout pour lui demander si je pouvais pratiquer le karaté et s’il m’acceptait comme élève, compte tenu de mon handicap.

 Je suis atteint d’une neuropathie ophtalmique congénitale héréditaire récessive, dont le symptôme est une atrophie bilatérale du nerf optique non évolutive ; c’est-à-dire, en français courant, que je suis né avec une déficience stable des deux nerfs optiques , due à une maladie génétique transmise par mes deux parents, qui sont porteurs sains (ils n’ont aucun problème visuel) ; ils  m’ont aussi transmis le gène malade, lequel, si ma femme est porteuse saine, a été transmis à nos deux enfants, qui seraient à leur tour porteurs sains, et qui, avec un partenaire également porteur sain, pourraient donner naissance à des enfants atteints de la même maladie que moi.

Cependant, ces diagnostics ne sont valables qu’au jour d’aujourd’hui, car ils sont basés sur les connaissances actuelles incomplètes sur les maladies génétiques rares, leur origine, leur transmission, leur évolution, leur traitement.

Bref, on ne sait pas trop d’où çà vient, comment c’est venu, jusqu’où çà ira, et on ne sait ni soigner ni opérer ; c’est avec cet effrayant résumé de la situation que mes géniteurs ont assumé leur mission de parents.

Et voici la réponse aux deux questions classiques « mais comment tu vois ? » et « pourquoi tu ne portes pas de lunettes ? » : à quelques détails près, mes yeux fonctionnent normalement car ils ne sont pas malades, ils reçoivent les images correctement, mais c’est leur transmission au cerveau qui est perturbée - la télé marche bien, mais le fil d’antenne est mité – ; ainsi, ce qui vous parait trop loin à dix mètres l’est déjà pour moi à cinquante centimètres, et les petits caractères que vous lisez à peine sont pour moi vingt fois illisibles ; et comme les lunettes ou les lentilles ne corrigent que les défauts de réception de l’image, en porter m’est inutile, et comme le nerf optique est directement relié au cerveau, toute opération est impossible.

 Par bonheur, mes parents, qui avaient quand même reçu un sacré coup quand ils ont appris l’état de leurs deux fils – en 1967, le handicap était considéré comme une catastrophe -, ne se sont pas apitoyés sur leur mauvais sort et le nôtre : ils se sont très vite rapprochés d’autres parents d’enfants handicapés visuels, afin d’échanger expériences et bons tuyaux, et se sont efforcés de nous donner l’éducation que tous les enfants devraient recevoir : ils nous ont préservé sans nous surprotéger, nous ont dirigés sans être dirigistes, nous ont assisté sans tomber dans l’assistanat, nous ont donné les moyens plutôt que les solutions, le tout en demandant de l’aide à la société, sans en être dépendants, ni vivre à ses crochets.

Sans le savoir, mes parents ont su trouver la voie de l’intégration, un processus long et difficile, dont la finalité est l’autonomie sociale de la personne handicapée, la personne primant sur le handicap.

 Cette voie de l’intégration, François SANCHEZ, mon premier senseï, l’a aussi choisie en me donnant la chance de participer à ses cours, et de découvrir un sport individuel pratiqué dans un esprit d’équipe, avec une recherche de résultat sans compétition ; je pouvais enfin pratiquer une activité physique malgré ma différence : celle-ci n’avait plus autant d’importance puisque François et mes nouveaux copains ne la pointaient pas du doigt comme un ralentisseur du collectif - j’avais hélas subi cette sorte de rejet -, mais au contraire m’aidaient à trouver les moyens de la compenser pour la surmonter.

Et tous m’ont fait comprendre que l’essentiel est de progresser sur soi-même.

 Ceci valait pour le karaté, mais avait aussi valu et vaudrait encore pour tous les compartiments de la vie : se battre au quotidien pour avancer, si peu que ce soit, et, considérant le chemin parcouru, si petit qu’il soit, oublier ses souffrances et se dire que çà valait le coup, puis recommencer à se battre pour avancer encore un peu.

Et c’est dans cet esprit qu’une vingtaine d’années plus tard…

 Quant à mes problèmes de déambulation – ma démarche boitillante, sautillante, mon équilibre incertain -, ils sont dus à un dysfonctionnement des réflexes proprioceptifs ; normalement, lorsque les centaines de capteurs nerveux des pieds décèlent une anomalie de la position du pied (trop en avant , en arrière, sur le côté), par rapport au  sol  (un trou, une déclivité), un signal est envoyé aux muscles des jambes pour corriger le pas, le moduler en fonction du terrain, et la marche est automatiquement régulée ; dans mon cas, certains de ces capteurs ne fonctionnent pas, d’autres mal, d’autres trop : mes muscles reçoivent alors de mauvais signaux, et, croyant corriger une erreur, au contraire la créent.

Ces problèmes de déambulation ne sont apparus qu’à l’âge adulte, la croissance terminée, une fois la construction des chaînes musculaires et des systèmes nerveux achevés ;  après avoir consulté au fil des années divers généralistes, spécialistes, podologues, kinésithérapeutes, rééducateurs (et même un magnétiseur), force a été de constater que, là aussi, on ne savait ni soigner ni opérer, et que, là encore, on ne savait pas trop d’où çà venait.

Et voici la réponse à la question que certains d’entre vous m’ont posée « mais comment se fait-il que tu boites dans las rue et (presque) pas sur le tatami ? » : ma démarche fofolle qui est due au mauvais fonctionnement des mécanismes automatiques, inconscients, redevient normale lorsque le conscient reprends le contrôle ; quand je pense à bien marcher, je marche bien, et quand je pense à bien me poser, je ne perds pas l’équilibre ; dès que je monte sur le tatami, commence le travail de concentration qui me permet de me mouvoir (presque) normalement, en contrôlant mes positions et mes déplacements ; ce que vous faites aussi, non ?

 En reprenant la pratique du karaté, j’ai retrouvé la voie qui, non seulement, m’avait permis de me construire, mais encore, me permet de retrouver le bien-être physique et mental.

 Joachim

Merci à toi!
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Mise à jour Zuki76